Le cycle des princes d'Ambre

Lorsque l'on veut commencer dans le vaste genre littéraire qu'est la Science Fiction, il est difficile de ne pas passer par la série de dix tomes de Roger Zelazny, intitulée Le cycle des Princes d'Ambre ou en anglais The Chronicles of Amber, rédigés entre 1970 et 1991. Cette série met en scène deux cycles, tous les deux de cinq tomes. Les cinq premiers suivent l'histoire de Corwin, un des Princes d'Ambre aspirant à la conquête du trône occupée par un de ses frères, tandis que les cinq derniers racontent l'histoire de Merlin, fils de Corwin, à la fois prince d'Ambre et prince du Chaos de par ses origines. Intrigues, calculs, complots, généalogie particulièrement obscure et arborescente, combats dans des univers oniriques et aléatoires se succèdent, de quoi tenir le lecteur en haleine pour pas mal d'heures de lecture.

Commencer à partir de rien

L'intérêt de toute la série est de ne pas faire commencer l'intrigue sur une situation initiale, où tous les personnages principaux sont clairement définis, mais en faisant s'éveiller dans une chambre de clinique le personnage principal, Corwin, avec un sérieux trou de mémoire. On retrouve cette amorce dans d'autres séries, notamment dans la bande dessinée, avec la saga XIII de Jean Van Hamme. Parvenant à s'échapper de sa chambre, il tente de reconstruire son identité, ses souvenirs à partir des bribes d'information qu'il peut recueillir sur son passage. Ignorant jusqu'à la moitié du premier tome de sa véritable identité, il parvient par ruse et par raisonnements à donner le change à ses pairs, même à partir du moment où la situation devient totalement irréelle, au fur et à mesure qu'il s'approche d'Ambre en traversant les Ombres, une infinités de lieux, malléables à l'envi par les Princes d'Ambre. Progressivement, Corwin retrouve ses souvenirs et ses capacités, en traversant la Marelle (Pattern en anglais), épreuve digne d'une ordalie, mais conférant à celui qui a le droit de la traverser (donc tout individu portant en lui le sang du roi d'Ambre de l'époque, Oberon) différents pouvoirs, dont celui de pouvoir se déplacer partout où il le souhaite. A partir de là, s'engage pour un bon moment une lutte à distance entre Corwin et Eric, roi intérimaire mais contesté. Il s'agit de la quête principal, en tout cas jusqu'à la fin du second tome. Vient ensuite la quête de Corwin pour comprendre véritablement ce qui lui est arrivé pour qu'il se réveille au début de l'histoire dans un lit d'hôpital, intrigue intimement mêlée à la défense d'Ambre face à son opposée, les Cours du Chaos. Ajoutez à cela tout un tas de contingences généalogiques pour corser la complexité de la situation pour le lecteur. A titre d'information, vous pouvez voir l'arbre généalogique construit à partir du récit

Le passage de relais

A la fin du cinquième tome, on peut considérer la situation comme stabilisée. Aussi, plutôt que de reprendre les mêmes héros et de leur faire vivre de nouvelles péripéties (ils ont beaucoup souffert durant la première partie du récit), l'histoire se focalise sur Merlin, fils de Corwin, lequel possède la particularité de porter dans son sang les capacités des Cours du Chaos et d'Ambre. Il a donc la possibilité à la fois d'emprunter la Marelle, soit le Logrus, son pendant chaotique. Menant une existence en apparence tranquille sur l'Ombre Terre (la notre), ingénieur brillant en informatique, tout pourrait lui sourire s'il n'avait pas depuis plusieurs années à subir des tentatives d'assassinat tous les 30 avril de chaque année. Sa première quête est de se mettre en chasse du mystérieux assassin, mais très vite elle dégénère en un tourbillon d'ennuis, ennuis contre lesquels il lutte à tout bout de champ, aidé par une de ses inventions, la Roue Spectrale, machine autonome folle et douée de raison capable de sonder les Ombres. Au final Merlin se retrouve à nouveau dans une rocambolesque histoire similaire à celle qu'a vécu son père Corwin, à savoir le difficile maintien de l'équilibre entre l'Ordre (Ambre) et le Chaos (les cours).

Le champ d'action des personnages : infini

La caractéristique principale de l'univers du Cycle des Princes d'Ambre, c'est l'absence de limites physiques : certes on retrouve des lieux récurrents, dont les pôles que sont Ambre et les Cours du Chaos (cours qu'on n'explore réellement qu'à la fin de la série). S'il n'y a guère de description pour les Cours (normal, c'est le Chaos, donc totalement aléatoire), tandis qu'Ambre dans sa description, juchée sur le mont Kolvir au bord de la mer fait penser particulièrement à l'apparence du Mont Saint Michel en plus grand. Entre les deux, on trouve les Ombres, territoires totalement aléatoires, à travers lesquels tout personnage ayant pu traverser la Marelle ou le Logrus peuvent se déplacer à l'envie. Ces Ombres ont par ailleurs une particularité : de grosses différences de continuum de l'espace-temps. Ainsi, un personnage peut passer une semaine dans une Ombre alors qu'il ne se sera écoulé qu'une journée en Ambre. Cette relativité du temps occasionne des situations pouvant aider ou défavoriser un personnage. A cette relativité du temps et de l'espace s'ajoutent les Atouts, sortes de cartes permettant d'entrer en contact avec un autre personnage ou un lieu, voire de s'y transporter lui et son entourage. Ces cartes font office à la fois de téléphone portable et de carnet d'adresses, et comme dans la réalité, il peut survenir des Ombres où le contact d'Atout ou plus généralement toute action magique soit impossible. Les geeks comme moi apprécieront la transposition des conceptions informatiques de l'époque avec la Roue Spectrale, sorte de gros serveur pouvant être invoqué à partir d'un atout dit "Terminal" (transposition de l'architecture client / serveur). Les descriptions des voyages en Ambre se résument à de gros pavés descriptifs au rythme haché voire syncopé, tout en accélérations ou en ralentissements, un peu comme lorsqu'on chausse les bottes de Sept Lieues...

Et au final, ça vaut quoi?

Le Cycle des Princes d'Ambre reste une œuvre majeure et longue à lire si comme moi vous lisez uniquement dans les transports et une petite heure au lit. Au fur et à mesure qu'il progresse, le lecteur pourra être lassé de voir le personnage principal enchainer les péripéties, les blessures, les combats, les déplacements en Ambre. Signe qu'il est temps de poser temporairement le livre, au risque de gâcher le plaisir. Les cinq premiers tomes sont très bons, la construction de l'intrigue fait que justement l'on n'a pas envie de décrocher. On retrouvera tous les traits de caractère d'une histoire bien ficelée, du suspense, des pointes d'humour et d'émotion etc. En revanche, pour le cycle de Merlin, les deux premiers tomes sont de la même trempe, seulement, est-ce l'effet de la lassitude qui commence à poindre ou bien le fait que l'histoire devienne de plus en plus farfelue (le quatrième tome est en majorité un déplacement entre les Ombres, pas au travers, sur fond de lutte entre la Marelle et le Logrus). Et le final, que l'on imagine flamboyant, est finalement en retrait. Faut dire que l'on en a vu tellement sur les tomes précédents, que la pierre finale de l'histoire donne un sentiment désagréable d'inachevé, qu'il manque une pièce au complexe puzzle que Zelazny a pu forger en une vingtaine d'années. Toutefois, ce que j'appelle le "Syndrome Harry Potter" (pour la lassitude engendrée par des intrigues et des péripéties épiques à répétition pour un final somme toute moyen, l'ultime tome que l'on dévore sans grand plaisir pour mettre un terme à la série) ne joue pas à fond, et le lecteur ne devrait pas trop en souffrir. Malgré tout, lire ce monument de la SF reste un passage obligé pour tout amateur du genre. Si vous ne vous débrouillez pas mal avec l'anglais, profitez-en pour lire (ou relire) cette oeuvre en version originale. Amazon propose même la version compilée en un seul et unique pavé, finalement bien moins cher que d'acheter tome par tome l'édition française (folio SF).